Brèves d'interventions (3)

Brèves d'intervention (3)

 

Lorsque l'ANISP m'a proposé, au regard de mon expérience de plusieurs années en SMUR et au SSSM ainsi qu'à mon statut de IADE, un grand nombre d'interventions me sont venues à l'esprit...
Une intervention marquante par son aspect émotionnel, par son aspect technique très particulier, par la collaboration particulière avec plusieurs partenaires, par les rapports humains que cela a engendré,.... Je pense que je peux aisément en raconter une par thème.

Au moment de coucher quelques mots sur le papier (ou plutôt de taper sur mon clavier!), je me dis que je vais plutôt raconter une de mes pires interventions, celle ou j'ai été le plus mauvais et ou de nombreuses erreurs ont été commises. Pourquoi?? Tout simplement parceque ces erreurs peuvent servir à tous les ISP (et autres professionnels de l'urgence) qui liront ces quelques lignes.

 

Une petite commune au nord d'un département rural, à 25 minutes d'une équipe SMUR.
Après une bonne (très bonne) journée au SAMU puis en formation SSSM, j'arrive chez moi et comme à l'habitude j'allume mon bip. Je suis dans un centre de secours composé de volontaires et étant le seul ISP du secteur, je suis disponible dès mon arrivée sur la commune et sollicitable. Il est déjà 21 heures et il est grand temps de se restaurer. Je me laisse surprendre par le programme TV et arrivé 22h15, je me décide enfin à préparer le repas (absence de contraintes familiales le permettant!!).

Enfin heureux de me poser afin de savourer le repas tardivement préparé, la première bouchée tombe en même temps que la sonnerie du bip retentit. Je me lève d'un bond, à la fois heureux d'être sollicité, mais l'odeur de mon repas me rappellant que je n'ai eu qu'une seule bouchée....

 

Je me précipite comme tout bon volontaire au centre de secours qui n' est séparé de mon logement que par quelque 500 mètres. Arrivé le premier, je valide le départ sur l'ordinateur d'alerte et regarde le ticket de départ: "Prompt secours/ Arrêt cardioventilatoire/femme39ans; VSAV/ VLI au départ. CPI déclenché". Il est 22h45.

Je m'équipe, sors la VLI et ouvre la porte du VSAV. Vu la nature de l'appel et la présence sur place du CPI, je décide de prendre le départ.
Après 10 bonnes minutes de route à travers la campagne, j'arrive dans la rue indiquée. Le CPI est sur place et cherche le numéro de l'habitation. A priori, il y a une erreur dans le numéro du requérant. Après quelques maisons, un voisin nous fait signe de venir. Nous arrivons après 2 minutes de recherches devant une maison. Après un furtif "bonjour" de la tête à l'équipage du CPI équipé du DAE, nous rentrons dans l'habitation. Le VSAV arrive à son tour 1 minute après.

En arrivant, "photo des lieux", une jeune femme au sol dans la cuisine et un homme sur une chaise à ses côtés. De suite, je demande au chef des CPI de demander à l'homme ce qu'il s'est passé pendant je m'agenouille aux côtés de la victime. Force est de constater qu'elle est en arrêt cardio-respiratoire. Je demande aux personnels du VSAV aidés du CPI de mettre en route les compressions thoraciques, la ventilation manuelle au BAVU et la mise en route du DAE. Je demande au chef d'agrès VSAV de confirmer le départ SMUR et de les informer que je mets en route le protocole de soins infirmiers "arrêt cardiaque".
Dans l'intervalle, le chef de CPI nous rend compte que le monsieur est en pleurs et qu'il est le père de la victime. Ils venaient arroser les fleurs puisque cette maison appartient à son épouse (la mère de la victime au sol) hospitalisée deux jours plus tôt pour malaise. Je demande au chef de CPI d'écarter gentiment le Monsieur et ils se rendent dans la salle de bain toute proche.

La réanimation se poursuit avec ma pose de voie veineuse périphérique, une intubation orotrachéale avec ventilation au BAVU, et 3 injections d'adrénaline 1mg avant récupération d'un rythme cardiaque. Quelques minutes plus tard, l'équipe du SMUR arrive ; je fais les transmissions au médecin (avec qui j'avais déjà passé ma journée!!),  et je les aide à installer l'ensemble du monitoring. Quelques troubles du rythme sont présents mais son activité cardiaque est efficace. Je me décide donc à laisser l'équipe du SMUR completer la prise en charge de ma victime pendant que je vais aller voir son père et lui donner quelques informations.

Je me lève et, tout à coup, je vacille légèrement : un léger mal de tête me prennant par surprise. Ma collègue (et amie) du SMUR qui me soutient me demande si j'ai mangé après ma grosse journée. Je lui réponds par la négative. Un petit coup de fringale !!!! Mon corps me rappelle à l'ordre.....

Je me dirige auprès du papa de la victime quand le chef des pompiers du CPI vient à moi et me dit "je ne comprends pas, le monsieur ne me répond plus". De suite, je réalise ce qu'il se passe. Je me retourne immédiatement vers le chef d'agrès du VSAV et l'interpelle TRES fort "Le détecteur de CO n' indique rien ???". Il me regarde confus, sans comprendre ce qui est en train de se passer et il me répond timidement : "il est dans le VSAV, je l'ai oublié".

Mon sang ne fait qu'un tour et je dis au médecin du SMUR qu'il s'agit probablement d'une intoxication au monoxyde de carbone : j'en suis sûr.

Le chef d'agrès est encore dans la cour de la maison que j'entends déjà très distinctemement l'alarme 2 du détecteur de CO sonner. Je somme l'ensemble des personnels de sortir au plus vite. La victime au sol est trainée intubée jusqu'à l'exterieur de la maison par l'équipe du SMUR et quelques pompiers alors que l'autre victime est soutenue par l'équipe du CPI sous le bras. Je demande au chef d'agrès (très mal à l'aise et réalisant qu'il venait de commettre un oubli dramatique ) (en effet, les detecteurs de CO ne sont que dans les VSAV et doivent être pris par les chefs d'agrès lors de la descente de l'agrès).

Les actions s'enchainent entre la mise sous oxygène du père de la victime, la demande de renforts (chef de groupe, FPT, merlin) et les mesures HbCO de l'ensemble des personnels présents. Les maux de tête apparaissent aussi vite que les valeurs du RAD57 grimpent.

Le médecin SMUR contacte la régulation médicale et obtient très rapidement une équipe SMUR complémentaire, deux VSAV et un ASSU. Pour ma part, je suis en relation avec l'officier CODIS qui me met en contact avec le médecin-chef du SDIS, lequel décide de venir sur intervention avec le chef de colonne. Mes collègues sapeurs-pompiers et moi-même sommes mis au fur et à mesure des moyens arrivant sous oxygène fort débit étant donné les valeurs de CO très importantes pour certains.

Bilan de cette intervention:
- 2 victimes. La première en ACR récupéré décèdera 3 jours plus tard. Le père de la victime est immédiatement conduit en caisson hyperbare par l'UMH appelée en renfort sur le CRHU le plus proche
- 8 sapeurs-pompiers intoxiqués au CO (4 dont moi, qui resteront hospitalisés 24heures)
- 3 personnels du SMUR intoxiqués dont l'infirmière qui restera plusieurs heures sous O2

Bilan personnel:
Une grosse décéption de s'être fait prendre à ce gaz inodore, insispide, incolore bien connu par les sapeurs-pompiers et dont je fais très régulièrement des rappels en tant que formateur sapeur-pompier. ME FAIRE PRENDRE MOI???? alors que j'en parle sans cesse, que je suis très sensibilisé, que je fais la police sans arrêt pour dire aux chefs d'agrès qu'ils ont notre vie entre leurs mains et qu'ils ne doivent surtout pas oublier ce petit appareil car il sont les seuls à en disposer..... GGGRRRRR!!!!!!

J'en ai voulu au chef d'agrès, je m'en suis voulu de ne pas avoir contrôlé son EPI, j'en ai voulu à ma hiérarchie de ne pas avoir mis de detecteur de CO (tant demandé) dans la VLI, .... Quelques années après, je raconte très régulièrement cette intervention (certes peu glorieuse) à qui veut l'entendre dans les centres de secours, les IFSI, l'IFA et autres structures travaillant dans l'urgence. Certains me disent souvent "nous, on y pensera". Je ne peux répondre que "je vous le souhaite!"

Voila pourquoi je voulais vous raconter cette intervention, banale au démarrage et qui s'est mal terminée.

(Pour information, des valeurs de 4000 PPM ont été relevées dans l'étage de cette habitation. La cause viendrait à priori d'un chauffe-eau défectueux dans la salle de bains, à proximité de l'endroit ou la seconde victime a été mise au repos...).

Bon courage à tous et faites attention ....Déçu

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