Portrait de David Lawrence RECHER

 

Rencontre avec David-Lawrence RECHER

 



Tout a commencé lors des JNISP 2014 à Antibes Juan Les Pins. J’observe un jeune homme, vêtu d’un costume, cravate orange (de la couleur de notre association !!) qui passe d’ISP en ISP pour se présenter et transmettre sa passion. Après de longues minutes à essayer de se trouver un créneau pour se parler, nous arrivons (non sans mal) à nous voir afin qu’il puisse me présenter son activité de paramedic Britannique. 

En quelques minutes, je suis bluffé par cet homme qui arrive à m’envoûter par sa passion, les soins pré-hospitaliers apportés aux patients et attire mon attention sur sa vision des secours paramédicaux en France et au Royaume-Uni. J’aime de suite son sens critique (dans le bon sens) vis-à-vis du système. Il est de ceux qui veulent faire avancer les choses et il regorge d’idées. 

Nous décidons donc de nous octroyer plus de temps dans un entretien téléphonique après l’événement.
C’est en vidéoconférence que je retrouve David quelques semaines plus tard. Je suis en France et lui … non pas en Angleterre …. mais au Maroc, en couverture sanitaire sur le tournage d'une émission de télévision….. Le caractère atypique de cette nouvelle rencontre me ravit.

Je vous invite à suivre notre entretien où David s’est fait une joie de partager avec nous, les membres ISP de l’ANISP, son expérience différente des soins pré-hospitaliers mais aussi son regard outre manche des soins pré-hospitaliers Français.

David, peux tu me parler tout d’abord de ta scolarité et comment le petit Frenchy que tu es s’est retrouvé au Royaume-Uni ?

Je suis né et j'ai grandi à Muzillac à côté de Vannes dans le Morbihan (56), mon père est Normand et ma mère est Galloise.
Lorsque j'étais en 5ème au collège Sainte-Thérèse de Muzillac, le CS de ma ville organisait le recrutement de leur 2ème section de JSP qui était ouvert aux élèves entrant en 4ème à la rentrée suivante. J'ai tout de suite sauté sur l'occasion car je rêvais depuis mon plus jeune âge de devenir sapeur-pompier. Depuis mon enfance, j'étais attiré par "les camions rouges qui font pin-pon et les gyrophares".

Après avoir assisté à une soirée d'information organisée au CS, j'ai déposé ma candidature. J'ai été sélectionné et je suis devenu Jeune Sapeur-Pompier (JSP) à l'âge de 13 ans lors de mon entrée en classe de 4ème. Pendant 4 ans, j’ai suivi mon cursus de JSP au sein du CS Muzillac jusqu’à mes 17 ans et je suis naturellement devenu SPV ensuite, toujours à Muzillac.



Je suis immédiatement devenu passionné par l’activité du secours à personne, les interventions en VSAV et tout ce qui avait attrait au médical. J’étais très intéressé par toutes ces activités, je me documentais beaucoup, je posais de nombreuses questions aux équipes médicales avec qui j’intervenais, j’étais très curieux. Très rapidement, j’ai eu droit à des réponses telles que « tu n’as pas besoin de savoir, tu n'es pas médecin », « tu n’as qu’à faire médecine si tu veux savoir », …

Je me suis donc convaincu, assez tôt, qu'il fallait que je devienne médecin. J’étais plutôt bon élève au collège mais quand je suis entré en seconde ma moyenne s'est effondrée, et cela a continué quand je suis entré en première. C'est donc relativement rapidement que j'ai tiré un trait sur la "fac de médecine" car je ne m'en sentais pas capable. En regardant plus précisément la structure des études de médecine en France, je me suis également rendu compte que mes ambitions de médecin urgentiste ne pouvaient en aucun cas être garantie. En effet, même si je réussissais le concours de fin de première année (numerus clausus), il y avait l'ECN en fin de 6ème année qui détermine le choix de spécialité en fonction des résultats au concours. Ce qui voulait dire, par définition, que tout se jouait sur mes hypothétiques résultats à un seul concours après avoir étudié pendant 6 ans. Cela me faisait assez peur et je ne voulais pas prendre le risque de ne pas arriver à mes fins après autant de travail et d'années de sacrifice. Je trouvais tout ceci assez déprimant et décourageant. De plus, je pense que cela ne correspondait pas à mes envies, je ne voulais faire que des soins pré-hospitaliers d'urgence. A la place, j’ai décidé de faire une licence de biologie.

Après mon entrée en "fac de bio", j'ai commencé à m'intéresser aux modèles de secours étrangers et surtout le modèle dit "anglo-américain" que tout le monde aimait critiquer en France. Ayant la nationalité Britannique et parlant anglais couramment, je me suis documenté en profondeur sur le métier de paramedic au Royaume-Uni. Comme beaucoup de jeunes, je regardais des séries télévisées qui mettaient en scène des paramedics Américains notamment, comme "New-York 911" par exemple. Lorsque j'ai pu trouver la définition réelle et complète du métier de paramedic, cela a été une révélation pour moi ! Je voulais devenir paramedic et j'y étais déterminé !

Grâce à l'aide de mes parents, j'ai postulé auprès de 6 universités Britanniques, j'ai obtenu un entretien avec deux d'entre elles qui m'ont toutes les deux accepté. Parmi elles, j'ai choisi assez naturellement l'université de Swansea au pays de Galles, ville d'origine de ma mère.

Pourquoi ne pas intégrer à la sortie de ton baccalauréat un parcours plus classique « IFSI » et un choix entre ISPV ou ISPP ?

Je dois dire que j'y avais songé brièvement. En effet, un jour, j’ai fait une intervention pour une femme d'une trentaine d'années qui s'était luxé la rotule où nous avions eu le renfort d'un ISPV. J'ai observé avec beaucoup d'intérêt tout ce qu'il faisait, le matériel qu'il utilisait et tout cela ressemblait beaucoup à l'idée que je me faisais de mon métier idéal. En effet, il semblait avoir de bonnes connaissances théoriques et pratiques pour examiner la patiente et lui administrer les médicaments qu'il lui fallait (scope, perfusion, etc.). Mais assez rapidement après son arrivée et son premier traitement (paracétamol), je l'ai vu s'en aller téléphoner au médecin régulateur du CRRA 15 pendant que nous tenions un parasol au dessus de la victime pour éviter qu'elle n'ait trop chaud (on était en extérieur en plein été!). Il revint vers nous après plusieurs minutes et prépare une injection de morphine avant de l'administrer à la dame. Puis le même manège recommence; il s'en va à l'écart de nous pour téléphoner pendant plusieurs minutes, attend encore 5-10 minutes, injecte une nouvelle dose, puis recommence le même cycle 5 à 6 fois. J'ai compris qu'il devait appeler le médecin régulateur du SAMU à chaque injection de morphine. La prise en charge a donc été très longue, et après un temps qui parut interminable et comme la patiente souffrait encore, la décision fut prise de nous envoyer l'hélicoptère de la sécurité civile avec un médecin du SAMU à bord pour venir réduire la luxation sur place, ce qui a pris encore beaucoup de temps et a échoué au final. 

Suite à cette intervention je pris le temps de discuter longuement avec cet ISP et je lui fis part de mon étonnement sur la longueur de la prise en charge, sur son manque d’autonomie dans la réalisation de ses actes et des choix thérapeutiques. Je compris ensuite que les ISP étaient dépendants du bon vouloir des médecins dont ils sont les subordonnés (à travers les PISU ou la prescription directe). Il me parut évident que le corps médical devait penser que les infirmiers étaient incompétents et qu'ils (les médecins) se devaient de verrouiller au maximum l'exercice des ISP et leur pratique des soins pré-hospitaliers afin que rien ne soit fait de "dangereux" par ces derniers. Je compris enfin que si je choisissais de devenir ISP, je serais dans une situation de frustration permanente avec cet exercice bridé des soins pré-hospitaliers. Je trouvais cela méprisant à l'égard des ISP, alors même que je trouvais celui-ci en particulier très compétent.

A ce moment-là, je me suis rendu compte de la « guerre des blancs et des rouges » et je trouvais cela complètement contre-productif. Le concept de base de l’ISP me paraît extrêmement intéressant et pourrait très bien fonctionner mais les SAMU semblent freiner énormément la progression de ce concept. Cela a fini par me dissuader de rester en France et de devenir ISP. J’étais déjà énervé par un système auquel je n’appartenais pas encore (rire). 

Peux tu me parler de tes études et des changements que tu as rencontré dans la prise en charge des patients entre la France et l’Angleterre ?

J'ai intégré "l'école de sciences humaines et de santé" de l'université de Swansea où j’ai étudié pendant deux années en passant la moitié du cursus à l'université et l’autre moitié en stage; principalement au sein du service ambulancier public, mais aussi en anesthésie, en cardiologie, aux urgences, en pédiatrie et en obstétrique. J’ai tout de suite été frappé par le changement culturel de la pratique de la santé. 

Au Royaume-Uni, il ne semble pas y avoir de domination du corps médical. Lors de mes cours, il n'y a jamais eu de distinction entre "geste médical" et "geste paramédical" par exemple, ni même de notion de "médical" - au sens de médecin en tant que profession - d'un côté et de "paramédical" - incluant toutes les autres professions de santé - de l'autre, comme on semble le faire en France. En anglais, l'adjectif "médical" désigne la pathologie d'un patient et s'oppose à l'adjectif "traumatique", ou bien encore il peut designer un équipement ou un appareil de santé. Je dirais que le mot "médical" désigne dans le langage commun tout ce qui touche à la santé. De ce point de vue-là, je dirais que la différence de vocabulaire démontre que la France semble être "praticien-centré" (médical=médecin) et que le Royaume-Uni semble être "patient-centré" (médical=type de patient ou de pathologie). Je pense que c'est peut-être l'un des problèmes principaux du système français dans son ensemble.

Chaque profession de santé a un domaine de compétences défini (en anglais "scope of practice") et est formé à pouvoir exercer pleinement et de manière autonome dans ce champ de compétences. La profession de paramedic, par exemple, est définie comme étant un professionnel de santé formé à pouvoir diagnostiquer et traiter toutes les urgences vitales en pré-hospitalier. Partant de ce point de départ, on nous forme à connaître les pathologies en questions, reconnaître les signes d'urgence vitale puis à traiter selon le degré de gravité tout en nous laissant exercer notre propre jugement clinique. Le but de la formation est de nous donner suffisamment d'outils, de connaissances et de compétences pour faire face seul à n'importe quelle urgence vitale sans avoir à en référer à qui que ce soit d'autre. Cela sous entend bien évidemment qu'on nous demande de pouvoir accumuler suffisamment de connaissances solides avant de pouvoir être qualifié et être entièrement indépendant.



Au début, ça a été un choc pour moi ! J'ai dû changer rapidement de mentalité. J'étais habituer à faire un bilan basique puis le transmettre à un médecin, un point c'est tout. Là, du jour au lendemain, il faut non seulement faire le bilan, mais il faut ensuite savoir interpréter les données, raisonner, émettre une hypothèse diagnostique puis probablement décider ou non de traiter, et de savoir choisir le traitement adéquat le cas-échéant. Tout cela en sachant justifier en permanence ses actes et ses omissions. Au début, c'est vraiment pas facile ! (rire)

Ensuite, au niveau des relations entre paramedics et médecins, nous nous côtoyons au sein des services d'urgence lorsque nous y amenons les patients où nous transmettons directement le bilan de nos actions à ceux-ci. De manière générale, les relations sont extrêmement bonnes et il n'y a aucune rivalité ou de sentiment de supériorité des uns vis à vis des autres. C'est agréable, respectueux et valorisant à mon sens. 

Mais tu n’as pas de médecins en Angleterre ? Que fais tu si tu as atteints tes limites en intervention ? Cette situation arrive souvent en France pour nous les ISP.

Traditionnellement, il n'y a jamais eu de médecin en pré-hospitalier et le service ambulancier n'en emploie pas. Par contre, cela fait une dizaine d'années qu'il existe des médecins qui pratiquent au sein du HEMS (Helicopter Emergency Medical Service), sorte de SMUR héliporté. Cette organisation est généralement une association caritative qui est financée par les dons des citoyens et elle intervient en complément des services ambulanciers existants. Ils sont spécialisés dans la prise en charge de traumas graves et n'interviennent généralement que pour ces cas particuliers, et certaines interventions de type exceptionnel (ex : ACR pédiatriques, plans rouges). Une équipe du HEMS sera composée d'un médecin spécialiste de l'urgence pré-hospitalière et d'un paramedic de soins critiques. Le médecin apporte ici son expertise clinique hospitalière, le paramedic sera là pour apporter son expertise extra-hospitalière. Ils travaillent en binôme et sont formés au même niveau de compétences techniques (ex : induction à séquence rapide). Dans de rares cas, je peux demander l’intervention du HEMS sur les lieux d’une intervention. A la différence de vos services Français, le médecin vient immédiatement et sans poser de questions. Je n’ai pas besoin de me justifier face à la demande de "renfort médical", comme on dit en France. Mais s'ils ne sont pas disponibles, j'ai tout le matériel et les compétences qu'il me faut à disposition. Ils sont un complément intéressant mais ne sont pas essentiels. 

Tu ne te sens jamais en danger ? Comment es tu formé pour pouvoir géré seul ou avec un collègue paramedic (ou technicien) ?

Non je ne me sens jamais en danger. Historiquement, lorsque la profession de paramedic est née dans les années fin 1980, début 1990, chaque service écrivait ses propres protocoles qui étaient ensuite appliqués par les paramedics qu'il employait. En 2000, le "Joint Royal Colleges Ambulance Liaison Commitee" (JRCALC) est né et a émis les premières recommandations. Cet organisme est un comité de liaison ambulancier regroupant des représentants de chaque collège de spécialité médicale, ils sont chargés de passer en revue les preuves scientifiques existantes afin d'émettre les meilleurs recommandations pré-hospitalières possibles pour les paramedics. La dernière édition de ces recommandations date de 2013, mais leur site est régulièrement mis à jour. Cela veut donc dire que j'adapte ma prise en charge en fonction de chaque patient, en prenant en compte les recommandations mais en les appliquant "à ma guise" dirons-nous. Contrairement aux ISP qui sont obligés d'appliquer à la lettre des protocoles stricts qui sont écrits par un médecin seul, la plupart du temps le médecin-chef du SSSM. Un des grands principes de mon métier c'est que "tu peux faire ce que tu veux, du moment que tu sois capable de le justifier (cliniquement)".

Peux-tu prendre un exemple ?

Prenons la gestion de la douleur par exemple. Mes recommandations me disent que j’ai droit à 20mg de morphine maximum pour un patient, en plus du paracétamol, de l'ibuprofène et du Protoxyde d'Azote.

Je suis libre de choisir la voie d’administration (IV, PO), du dosage initial et de réinjection. Donc, contrairement à un protocole ISP qui imposerait l'administration de morphine seulement à partir d'un certain seuil de douleur, en fixant un dosage précis et contraignant, seulement après administration de paracétamol ou bien encore seulement sur ordre du médecin du centre 15 par exemple, eh bien moi je choisis et je décide seul de tout cela en restant dans les limites de mes recommandations. 

Tout est plus simple, plus pragmatique, rendant ma prise en charge efficace et sans délais. J'ai à ma disposition les même appareils diagnostiques et de surveillance qu'un SMUR français, une quarantaine de médicaments, j’en connais parfaitement les indications, contre-indications, effets indésirables. Il est important de souligner que je suis complètement autonome, mais aussi et surtout entièrement responsable de mes actes et de mes omissions. Cela veut donc dire que plus l'autonomie d'un praticien est grande, plus sa responsabilité propre est engagée. Les 2 sont indissociables.

J'interviens généralement en ambulance avec un collègue paramedic, technicien ou assistant de soins d’urgence. J’interviens également des fois en voiture, seul, me permettant de me rendre plus rapidement sur intervention. Peu importe le mode transport ou si je suis seul ou en binôme, j'ai toujours à ma disposition le même matériel et je travaille exactement de la même façon. Le système de soins pré-hospitaliers Britannique est jugé par le gouvernement sur ses délais d’intervention. L'objectif est d'avoir un moyen ambulancier sur place en moins de 8 minutes, après le début de l'appel, pour 75% des appels de catégorie A (d'urgences vitales). C'est pour cela que la voiture est un vecteur très intéressant. Par contre, il arrive des fois quand je travaille en voiture, d'attendre très longtemps pour une ambulance en renfort pour transporter le patient. C'est un des problèmes du système britannique parfois, la pénurie de moyens. 

Sur la prise en charge d’une douleur thoracique, quelles sont tes actions par exemple ? As-tu la capacité d’interprétation de l’ECG, le choix des thérapeutiques en fonction de ce que tu vois ?

Nous sommes formés selon le modèle de prise en charge ABC : Airway, Breathing, Circulation. Cela veut dire que lorsque je suis appelé pour une douleur thoracique, ma démarche est avant tout diagnostique. J'examine mon patient à la recherche de signes cliniques, je le questionne, je prends les constantes et bien sûr, je réalise un ECG que j'interprète moi-même. Une fois tout ceci fait et que je suis capable de formuler un diagnostic, je traite mon patient en suivant mes recommandations. Si l'ECG de mon patient indique un possible infarctus, je télétransmets l'ECG directement à l'unité de coronarographie la plus proche, je les appelle et je transmets un bilan directement au cardiologue. Ce dernier décide alors d'accepter ou non le patient. Je transporte ensuite le patient vers l'hôpital choisi (table de coronarographie ou les urgences). Tout ceci est fait sans avoir de médecin régulateur contrôlant tout à distance et sans avoir besoin de passer de bilan (à part pour une suspicion d'infarctus) à qui que ce soit préalablement à l'arrivée à l'hôpital. 

En France, il arrive parfois que l’état du patient ne permette pas son transport immédiatement. Je te donne un exemple à mon tour. Tu prends en charge un patient en décompensation cardio-respiratoire, avec les signes d’un OAP, en détresse sévère. Même si tu arrives vite sur les lieux, ton patient décompense et n’est pas en situation d’être transporté pour moi. Comment gérerais-tu cette situation ?

Comme pour tous mes patients, j’entame ma démarche diagnostique pour commencer. Devant le tableau que tu me présentes, si je vois que le patient est en grande détresse respiratoire, je le mets sous oxygène et je le déplace immédiatement dans l'ambulance. Je complète mon examen clinique, je l'ausculte, je fais un ECG, je le questionne (ou sa famille), je prends en compte ses antécédents, son traitement actuel et, si je diagnostique un OAP, je lui administre de la trinitrine, du furosémide, un aérosol le plus rapidement possible. Ensuite, je préviens le déchoquage des urgences les plus proches de notre arrivée et je le transporte rapidement.

En France, vous restez parfois très longtemps sur intervention. Nous travaillons très vite, mettons rapidement le patient dans l’ambulance pour un traitement et une évacuation rapide. Le facteur temps est capital et je dirais que le patient n’a pas le temps de décompenser tellement sa prise en charge initiale est rapide. Après, c'est vrai que nous n'avons pas de VNI et nous ne pouvons pas anesthésier les patients, mais je dois dire que je n'en ressens pas le besoin. La VNI pourrait avoir son intérêt je pense, et je sais que c'est un des sujets de discussion du moment au sein du "College of Paramedics" Britannique.

En général, j'estime que je dois être sur place avant 8 minutes, le diagnostic doit être posé dans les 30 minutes et le patient doit être à l’hôpital dans l’heure.

Après, quand nous prenons en charge un traumatisé par exemple et que nous décidons de le transporter vers un "trauma centre" cela peut prendre plus de temps. En effet, je suis généralement à 40 minutes du trauma centre le plus proche. Nous concentrons alors nos soins sur l’essentiel en appliquant les principes du PHTLS, ce qui réduit nos délais au maximum. Mais globalement je pense que c'est une prise en charge optimum, réaliste et avec un bon rapport qualité/prix pour les patients et les contribuables.

Et la prise en charge des ACR ? Moi quand je suis seul comme ISP, malgré les soins que je peux prodiguer, je vais demander le renfort d’une équipe médicale. Comment gères-tu cela ?  

Contrairement aux traumas où le transport rapide est un objectif principal (scoop and run), pour les ACR nous restons sur place (stay and play) et faisons la même chose qu'un SMUR français. Mais, encore une fois, je suis autonome dans ma prise en charge, ce qui veut dire que je décide de la méthode de prise en charge des voies aériennes (canule oro-pharyngée et BAVU, masque laryngé, i-Gel ou intubation) selon l'état du patient. J'administre de l'adrénaline et de l'amiodarone en choisissant entre un accès IV ou IO selon l'état "vasculaire" du patient, et je peux choisir d'utiliser mon défibrillateur en mode automatique ou manuel. Chacun a sa méthode mais, personnellement, je préfère opter pour une intubation et la défibrillation manuelle par exemple.

Si le patient a une reprise d'activité cardiaque spontanée, on pourra le transporter directement en coronarographie si l'ECG est indicatif d'un infarctus, et au contraire s'il décède, nous pouvons déclarer le décès et le laisser sur place sous la responsabilité de la police ensuite. Et, encore une fois, tout ceci sans médecin, ni sur place, ni au téléphone. 

C’est bien tout cela mon cher David mais comment fait le Royaume-Uni pour pouvoir proposer des soins comme cela ? Rien que dans mon secteur opérationnel, j’ai des fois 25 minutes de délais d’intervention. Ton système ne pourrait pas fonctionner en France ? Nos ISP sont majoritairement volontaires. Tu as des volontaires paramedics ? 

Les services d'urgences sont 3 au Royaume-Uni : il y a la police, les pompiers et le service ambulancier. Chaque service a des missions bien définis, la police a les mêmes missions que la police et la gendarmerie française, les pompiers luttent contre les incendies, interviennent pour les désincarcérations et certaines missions particulières, et le service ambulancier intervient pour les soins pré-hospitaliers d'urgence.

Ces trois services sont publics et historiquement étaient sous la responsabilité du county council (similaire au conseil général en France). Depuis, le service ambulancier est passé sous la responsabilité du ministère de la santé et du NHS (National Health Service), service de santé national, public et gratuit pour tous. Cela veut dire que le maillage territorial était déjà bien développé et très bon. C'est comme si, en France, il y avait une caserne d'ambulances à côté de chaque centre de secours avec un nombre d'ambulances similaire au nombre de véhicules du SDIS (moins les VSAV bien sûr). Aujourd'hui, le service a mis en place pas mal de "standby points", qui sont généralement une petite pièce louée dans un bâtiment existant où nous sommes envoyés pendant la journée en standby justement, et cela permet de renforcer encore plus le fameux maillage territorial.

Ensuite, d'un point de vue du coût, le directeur financier de mon service m'avait déjà dit que le coût moyen d'une intervention était entre £250 et £300. Ce qui est bien loin du prix (exorbitant parfois) d'une intervention SMUR et même d'une intervention VSAV en France.

Nous n'avons pas de paramedics volontaires, car c'est une profession à part entière et donc une activité à plein temps. C'est comme si on demandait à des kinés de devenir orthophoniste volontaire, ce n'est pas concevable (rire). Il existe des pompiers volontaires, car leur nombre d'interventions est bien moins grand que le nôtre mais ils sont assez minoritaires et sont généralement dans des petites casernes de campagne.

Comment vois-tu les ISP ? Pour toi est-ce un bon système ? Je connais déjà ton point de vue donc je pose directement une autre question : comment à tes yeux pourrions nous bien fonctionner ?

Pour être franc et direct, les ISP dans leur forme actuelle sont contre-productifs. En effet, le concept de base est très intéressant mais avoir des infirmiers avec seulement 2 ou 3 semaines de formations sur des protocoles hyper stricts, ce n'est pas efficace et c'est trop cher. De plus, leur statut actuel ne permet pas une évolution vers une réelle autonomie en matière de soins pré-hospitaliers. 


Je pense qu'il faudrait s'inspirer des modèles belges, hollandais ou suédois par exemple, qui ont créé un statut nouveau d'infirmier avec une formation spécifique (1 an environ) aux soins pré-hospitaliers d'urgence avec un plus haut degré d'autonomie. Il faudrait donc créer une spécialité infirmière avec une vraie formation d'au moins un an et un nouveau statut permettant un haut degré d'autonomie et de responsabilité. Là, il y aurait une réelle valeur ajoutée aux ISP et ils auront un rapport qualité/prix excellent. Je pense aussi que la clé c'est la professionnalisation des ISP, il faut qu'ils soient employés à temps plein et que ce soit leur activité principale. Ce n'est que comme ça que l'on peut garantir les compétences d'un professionnel de santé quel qu'il soit.

De plus, je verrais bien ensuite ces infirmiers pré-hospitaliers pouvoir travailler pour des sociétés d'ambulance privées, des associations, etc. Cela garantirait un niveau commun de compétences en tout point du territoire peu importe l'uniforme. 

Au niveau personnel, qu’en tires-tu comme expérience ?



Il faut être jeune pour vivre une telle expérience. J’avais envie de bouger, de voyager et depuis tout petit je voulais vivre au Royaume-Uni. A ce jour, cette expérience n’est que positive.

Si j’étais resté en France à l’époque, je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui. Mais si je me compare à mes amis, je pense que je serais soit au chômage soit encore à l’université en train de passer un Master ou un Doctorat dans une voie avec peu de perspective d'avenir ou d'emploi (rire). En tout cas, je ne me voyais pas beaucoup d'avenir en France.

Si certains de mes collègues qui lisent ces quelques lignes auraient envie de se lancer pour devenir paramedic. Aurais-tu quelques conseils à leur donner ?

Il faut bien se documenter avant tout. Il faut avoir un très bon niveau d’anglais (car les Britanniques ne parlent pas du tout Français).
Il est important de bien se renseigner auprès des universités Britanniques de sciences humaines et de santé.

Il existe deux possibilités pour devenir paramedic :

- soit vous faites comme moi, allez à l’université, faites deux ou trois années d’études et obtenez votre diplôme de paramedic.

- soit vous entrez dans un service ambulancier directement. Vous êtes formé comme assistant des soins d’urgence pendant 6 semaines puis ensuite vous postulez pour intégrer un cursus universitaire de paramedic, la formation sera financée par le service.

Il existe en effet de grosses différences entre nos activités. Tu nous en as parlé un petit peu déjà mais qu’en est-il des responsabilités ?

Je suis le seul responsable de mes actes. J’ai le droit de dire non à une prescription médicale à partir du moment où je ne la trouve pas adaptée et je peux justifier mon refus. Par contre, j'en serais responsable. En France, vous êtes responsables de vos actes en cas d’erreur de votre part, mais tous vos actes sont écrits, datés, signés, conforment à vos PISU établis par votre médecin chef. Vos actes sont prescrits et la responsabilité est partagée avec un médecin. Pas pour moi. Tout ceci rend mes actions stressantes mais intéressantes de par mon autonomie et mes responsabilités.


Je remercie David pour le temps qu’il a consacré à répondre à mes questions. David m’a invité à venir en Angleterre pour voir de plus prêt son système. Je suis très curieux également et il est fort possible que le prochain article vienne directement de chez lui…. A suivre ….


Si vous souhaitez contacter David directement pour en savoir plus, vous pouvez le contacter via l’adresse suivante : david.recher.56@gmail.com




Entretien réalisé par Franck PILORGET
Président de l'ANISP
Mars 2015
franck.pilorget@infirmiersapeurpompier.com

 

Envoyer
Inscription Désinscription
  • Membres total
  • Membres en ligne
  • Anonymes en ligne